armes_de_louise_de_k_roualleA la mort de Charles Stuart, sans postérité, la seigneurie d'Aubigny devait revenir à Charles II Stuart, roi d'Angleterre et d'Écosse, un lointain parent. Louis XIV fut réticent qu'un souverain étranger posséda des fiefs en France. Il refusa de reconnaître l'héritage. Basant sur une stipulation lors de la donation de 1424, qui prévoyait que, faute d'héritier mâle, la seigneurie reviendrait à la France, un arrêt du conseil datant de 20 janvier 1673 prononça la réversion d'Aubigny à la couronne.

En juillet 1673, Charles II d'Angleterre fit part à l'ambassadeur de France à la cour de Saint James, Charles Colbert de Croissy[1], de son désir de "faire jouir mademoiselle de Kéroualle de la terre d'Aubigny. (...) Toute précaution sera prise pour que cette terre ne puisse plus sortir de la maison royale d'Angleterre et qu'elle demeure aux enfants que j'ai ou aurai de cette dame". En décembre 1673, Louise Renée de Penancöet de Kéroualle (1649-1734) reçoit "le fonds et la propriété de la terre d'Aubigny, avec chacun de ses droits, appartenances et dépendances", avec réversion à son fils. Cette jeune bretonne d'une grâce et d'une beauté éblouissante était l'agent de la diplomatie de Louis XIV à la cour de Londres. Maîtresse du roi Charles II, elle fut "presque reine d'Angleterre". Pour la remercier des services rendus à la cause royale Louis XIV accéda à cette demande. Il offrit à Louise de Kéroualle la seigneurie d'Aubigny.

06._portrait_louise_de_k_roualle__getty_Issue d'une noble famille bretonne,  Louise-Renée de Penancöet de Kéroualle (1649-1734) fut placée très jeune dans la maison de Henriette d'Angleterre, soeur de Charles II et épouse du duc Philippe d'Orléans, frère du roi. Saint-Simon affirmait que "ses parents la destinaient à être maîtresse de Roi". En 1670 elle accompagna la duchesse d'Orléans lors de la signature du traité de Douvres où elle charma le roi Charles II. Après la mort soudaine de la duchesse (1670), elle fut admise comme dame d'honneur de la reine d'Angleterre, Catherine de Bragances. Dans l’ombre du pouvoir, la duchesse de Portsmouth fut une espionne intrigante qui servit la diplomatie française.

Elle ne fut guère appréciée tant en France qu'en Angleterre. Andrew Marwell (1621-1678) la brocarda ainsi :

Alors Keroual, putain abjecte,

Notre souverain sut griser

Et lui donne, ivre, un baiser

Qui fut pour le peuple funeste...

Madame de Sévigné parle d'elle à sa fille, Mme de Grignan dans des termes guère plus flatteuses : "Pour l'Angleterre, la Kéroualle n'a été trompée sur rien. Elle avait envie d'être la maîtresse du roi ; elle l'est. Il couche quasi toutes les nuits avec elle, à la vue de toute la cour ; elle a un fils qui vient d'être reconnu, à qui on a donné deux duchés. Elle amasse des trésors, et se fait redouter et respecter de qui elle peut, mais elle n'avait pas prévu de trouver en son chemin une jeune comédienne[2], dont le roi est ensorcelé. Elle n'a pas le pouvoir de l'en détacher un moment. Il partage ses soins, son temps et sa santé entre les deux. La comédienne est aussi fière que la duchesse de Porstmouth. (...) Elle a un fils u roi, et veut qu'il soit reconnu. Voici son raisonnement : "Cette duchesse, dit-elle, fait la personne de qualité. Elle dit que tout est son parent en France ; dès qu'il meurt quelque grand, elle prend le deuil[3]. Eh bien ! Puisqu'elle est de si grande qualité, pourquoi s'est-elle faite p... ? elle devait mourir de honte. Pour moi, c'est un métier ; je ne me pique d'autre chose. Le roi m'entretient ; je ne suis qu'à lui présentement. S'il m'a fait un fils, je prétends qu'il doit le reconnaître, car il m'aime autant que la Porstmouth". Cette créature tient le haut du pavé, déconcertante et embarrassante fort la duchesse. Voilà de ces originaux qui me fort plaisir". (Madame de Sévignée, Correspondance, Paris, 1974, La Pléiade, NRF, tome II, lettre à Madame de Grignan, datée 11 septembre 1675, p. 99). Louvois l'évoque aussi dans des termes sans concession.

07._portrait_de_louise_de_k_roualle__duchesse_de_porstmouth__par_mignardLouis XIV lui adressa ses félicitations par l'intermédiaire de l'ambassadeur Colbert de Croissy : "J'ai donné bien de la joie à mademoiselle de Kéroualle en l'assurant que Sa Majesté seroit très aise qu'elle se maintînt dans les bonnes grâces du Roy". Quand son fils, Charles, naquit, le 29 juillet 1672, elle essuie l'humiliation d'être traitée à l'égal des autres maîtresses du roi : Charles II refusa de reconnaître ce fils. Ambitieuse, elle n’oublia pas son intérêt personnel. Dès la fin de l'année, elle demanda, par l'intermédiaire de Simon Arnaud, marquis de Pomponne et ministre français des Affaires Etrangères, "la permission de se faire naturaliser en Angleterre, comme moyen nécessaire pour pouvoir profiter des dons que le roy d'Angleterre auroit la bonté de luy faire". Le 12 décembre, Charles II lui fait attribuer une pension de 10 000 livres à valoir sur des terres en Irlande dont elle devint propriétaire à Dublin, Donegal et Fermanagh, entre autres. En août 1673, elle fut créée comtesse de Farnham, baronne de Petersfield et duchesse de Pendennis ; comme ce dernier titre, qui rappelle Forneron, fut immédiatement changé en celui de Portsmouth. Ses pensions et allocations étaient énormes. En 1677, elle recevait de la caisse royale la somme de 27 300 livres. Louis XIV lui offrit d'importants cadeaux et bijoux. Son fils, Charles, reçut le titre de duc de Richmond, comte de March, baron de Sittrimgton. Le 14 février, elle fut autorisée, par le roi de France, d'acquérir la nationalité anglaise "sans perdre les avantages que sa naissance lui confère en France". Elle souhaita aussi un titre en France, pour bien montrer son ascension. Elle demanda, par l'intermédiaire de Charles II, et obtint la seigneurie d'Aubigny (décembre 1673) qui fut élévé en duché-pairie par lettre patente en janvier 1684[4]. Lors de son séjour en France en 1682, elle demanda le "tabouret". Les Capucins de la rue Saint-Honoré, selon Saint-Simon, "la reçurent comme on a fait à la Reine et la jetèrent dans une étrange confusion". Elle passa quelques jours à Aubigny en compagnie de sa soeur Henriette.

A la mort de Charles II (1685), Louise Renée de Kéroualle retourna en France (1688), à l'exception d'un court séjour sous le règne de Jacques II. Louis XIV lui offrit une pension de 8 000 livres. Elle résida à Paris, quai Malaquais, et séjourna régulièrement sur ses terres d'Aubigny. Elle acquit aussi le château de Mousseau qu'elle dut revendre, en 1720, au Cossé-Brissac. Dépensière, elle fut couverte de dettes. Les difficultés financières s'accumula surtout quand ses biens en Angleterre lui furent retirés. Louis XIV protégea l’interdiction des poursuites et saisies engagées par les créanciers de la duchesse de Portsmouth. Cette procédure fut reconduite jusqu’en 1705. En 1705, les fermages furent réglés directement aux créanciers, décision reconduite jusqu'en 1710. La seigneurie fut séquestrée pendant la Guerre de Succession espagnole et fut rendue à leurs propriétaires à la suite du traité d'Utrecht en 1713.

A partir de 1715, la duchesse de Porstmouth se retira sur ses terres d'Aubigny. Saint-Simon nota : "elle étoit très vieille, très convertie et pénitente, très mal dans ses affaires, réduite à vivre dans sa campagne. Il étoit juste et de bon exemple de se souvenir des services importants et continuels qu'elle avoit rendus de très bonne grâce à la France, du temps qu'elle étoit en Angleterre maîtresse très puissante de Charles II". Le Régent Philippe d'Orléans, porta sa pension à 20 000 livres qu'elle fit transformer en rente de 600 000 livres (1721). En 1721, la duchesse de Portsmouth renonça à la propriété des terres d'Aubigny pour éviter le frais de réparation, en particulier de la Chapelle et devint usufruitière. L'administration revint à la Couronne.

Elle décéda à l'âge de 85 ans dans son appartement parisien.

A Aubigny, Louise de Kéroualle fit entreprendre des travaux d'embellissement du château d'Aubigny. Elle agrandit le logis jusqu'à la chapelle, aménagea la tour de l'aile l'ouest et créa les Grands Jardins. Après la mort de la duchesse, le château d'Aubigny resta inoccupé ; les meubles et les tableaux ne furent pas déménagés. Elle fit reconstruire l'Hôtel Dieu, desservit par des religieuses avec neuf lits pour les pauvres et un pour les domestiques.

Comme son fils, la duchesse de Portsmouth fut une adepte de la Franc-Maçonnerie. La légende veut qu'elle fut à l'origine de la création de la loge d'Aubigny (12 août 1735).

[1] Charles Colbert, marquis de Croissy. Il est le frère du grand ministre de Louis XIV. Colbert de Croissy est ambassadeur en Angleterre entre 1668 et 1674, puis ministre des Affaires Etrangères de 1674 à sa mort, le 26 juillet 1696.

[2] Il s'agit de Nell Gwin (m. 1691)

[3] La duchesse de Porstmouth prit un grand deuil pour le roi de Suède. Peu de temps après, le roi du Portugal décéda. Nell Gwin parut dans un carrosse drapé, et disait : "La Kéroualle et moi avons partagé le monde; elle a les rois du Nord et moi les rois du Midi".

[4] Par lettres patentes datant de janvier 1684, le fief d'Aubigny fut élevé un duché-pairie. Mais ces lettres n'ont pas été enregistrées au parlement de Paris comme en témoigne l'hommage donné au roi de France par Louise de Kéroualle en 1684 et son petit-fils Charles en 1734  pour la « seigneurie d'Aubigny » ou « châtellenie d'Aubigny » mais jamais pour le duché.